Après avoir conquis, avant-hier, le public annamite de la Samipic, il s'est encore taillé, hier, un joli triomphe auprès du public français--et annamite francisant--si nombreux que la vaste salle de la Philharmonique de Saigon était manifestation trop exiguë pour le contenir.
Tous les habitués des conférences de l'Alliance Française étaient là, pressés comme harengs en caque, les uns assis, d'autres debout, d'autres même perchés aux fenêtres grandes ouvertes.
Lycéens de Chasseloup-Laubat et de Pétrus-Ky, élèves de Paul Doumer, collégiennes violettes de la rue Mayer, pensionnaires des institutions privées, toute la jeunesse studieuse de la capitale du Sud avait tenu à venir écouter le jeune conférencier--dont le beau talent d'écrivain lui était connu depuis de longues années.
Dehors, la multitude des automobiles, rangées en double haie dans la rue, attestait la qualité de beaucoup d'auditeurs et auditrices, appartenant à l'élite intellectuelle, commerciale, administrative de notre ville.
Nous avons remarqué la présence, au premier rang des fauteuils de Monsieur le Gouverneur de la Cochinchine, de Madame Christiane-Fournier, du colonel Pacaut, de docteur Tung,--mais comment citer tous les noms sans risquer de commettre de regrettables omissions?...
A 21 heures précises, M.Valençot agita la sonnette présidentielle, et le silence se fit aussitôt dans cette ruche bourdonnante.
Le proviseur du lycée de Cho-quan présenta à l'auditoire un tout jeune Annamite, gringalet, mince dans son complet européen de laine grise, à l'allure si timide, mais aux yeux si intelligents!
Dans une longue allocution, M. Valençot fit un magnifique éloge de l'auteur d'Indochine la douce, qui concrétise on ne peut mieux l'alliance de la plume et du pinceau, le mariage de deux civilisations: celle de la France et celle de l'Annam.
Puis, notre sympathique ami Ng.-tiên-Lang prit à son tour la parole.
Sans remonter jusqu'au déluge, l'intéressante causerie--phonétiquement illustrée par l'audition d'une demi-douzaine de disques judicieusement choisis,--évoqua un passé très lointain.
La première chanson annamite qui nous soit parvenue, et que sait par coeur tout Annamite tant soit peu curieux de son histoire nationale, date en effet de l'an quarante environ avant Jésus-Christ, de l'époque héroïque des deux soeures Trung, les reines libératrices de la domination chinoise.
Mais tous les vieux chants du pays ne puisent pas leur inspiration dans la guerre. Leur répertoire, célèbre de préférence les travaux de la paix, les joies et les tristesses de la vie quotidienne.
Le charmant orateur passe en revue, d'abord, les berceuses qui endormirent son enfance, et que les paysannes continuent à murmurer à l'oreille des poupons couchés sur les hamacs au balancement rythmé.
Ensuite, ce sont les airs naïfs par quoi les repiqueuses agrémentent leur dur labeur dans les rizières des trois Ky, les pieds enfoncés dans la boue des deltas et le dos courbé sous le soleil ou sous le crachin.
Viennent les idylles musicales, simplement mélancoliques ou candidement amoureuses: les ho et les vè des jouvenceaux et des jouvencelles; les hat-xâm des aveugles ambulants ou des chanteuses Khâm-Thiên; les hô-khoan des portefaix et des charretiers; le trông-quân de l'après Têt et de la mi-automne; les innombrables ca et ly des sampaniers de la baie d'Along et de la Rivière Parfumée; les notes langoureuses léguées par les Chàm du Tonkin et le cai-luong de la Cochinchine.
M. Nguyên-tiên-Lang, frénétiquement applaudi à maintes reprises, termina la soirée, vers vingt-deux heures et demie, par un vibrant appel à ses compatriotes, pour les inviter à conserver avec une fierté jalouse leur riche folklore, tout imprégné de poésie suave oasis d'art pur dans ce temps matérialiste de revendications sociales et d'àpre lutte our l'existence.
Dès qu'il se fut tu, le distingué attaché au cabinet de S. M. Bao-Dai fut accaparé par une nuée de personnes charmées, à commencer par M. Pagès.
De l'avis général, ce 5 mars 1937 doit être marqué d'une pierre blanche dans les annales littéraires de la Perle de l'Extrême-Orient.
"Une conférence française sur les chansons annamites," L'Impartial 6 mars 1937, 2



